Analyses

 

Analyse de Louis Dingemans  sur la "contradiction objective"

Louis Dingemans est théologien et dominicain

Une exclusion pour "contradiction objective"

L'expression «contradiction objective» pose problème au moraliste chrétien ! Plusieurs objections doivent être faites sur ce type de justification de la loi. En premier lieu, cette exclusion n'est pas-conforme à la tradition chrétienne. Cette dernière n'admet pas que soient sanctionnés des innocents. Il y a ici contradiction absolue avec l'attitude du Christ qui a vivement combattu la notion d'impureté légale.

Or, qui peut nier que nombre de divorcés remaries ont une conscience droite? Le pape Jean-Paul II, dans Familiaris Consortio, en donne lui-même plusieurs exemples: il cite ceux qui ont été injustement abandonnés, ceux qui ont contracté une seconde union en vue de l'éducation de leurs enfants et enfin « ceux qui ont parfois, en conscience, la certitude subjective que le mariage précédent, irrémédiablement détruit, n'avait jamais été valide ». Mais il ne tire de ces exemples qu'une simple exhortation à distinguer les situations sans en tirer d'autres conséquences. Les exemples peuvent être multipliés. En outre, pour bon nombre de personnes divorcées le remariage relève de nécessités économiques ou d'un besoin incontournable d'équilibre psychologique. Qui plus est, chez des personnes que l'échec de leur couple avait brisées, le remariage est souvent le fruit d'une lente renaissance de la capacité d'aimer et d'affirmer une foi nouvelle dans la fidélité possible. Peut-on vraiment exclure de la communion eucharistique des personnes dont on reconnaît par ailleurs que la conduite n'est pas fautive ?

Qu'en est-il de cette fameuse «contradiction objective» à laquelle tant de documents officiels se référent les yeux fermés. Citons à nouveau le cardinal Danneels: « Mais, objectivement, le remariage après divorce ne peut pas être reconnu. Il comporte en effet une contradiction objective avec l'Alliance entre Dieu et l'humanité, entre le Christ et son Église, Alliance dont le lien entre mari et femme est l'actualisation. Pour la même raison, l'Église demande aux divorcés remariés de s'abstenir de la communion. Car la communion eucharistique est une autre actualisation sacramentelle de cette même ''Alliance nouvelle et éternelle"...

Cependant, cette analogie n'appartient pas au sens strict à la théologie biblique. Elle peut être considérée comme un fruit heureux de la réflexion théologique postérieure sur le mariage chrétien....

Il importe de faire un bon usage des analogies. Si belles soient-elles, on ne peut pas tirer de ces images stimulantes des conclusions abstraites et légalistes, à l'usage des seuls divorcés remariés. Il faut remarquer que leur refuser la communion pour cause d'incompatibilité « objective» entre leur rupture définitive de l'alliance matrimoniale et le sacrement de l'alliance eucharistique est d'origine récente. Puisque force était de reconnaître que certains divorces n'étaient pas entachés de péché et certains remariages inévitables à moins d'une dose exceptionnelle d'héroïsme1, il devenait difficile d'appliquer aux divorcés remariés la notion de pécheurs publics qui jusque là justifiait l'interdiction de recevoir la communion. Il fallait donc trouver autre chose. Quelques années après 1970, ce fut demandé par la Congrégation de la foi à un théologien dont la trouvaille fut soumise à la Commission théologique internationale. On sait que les membres de cette commission sont choisis par la curie romaine qui veille à y assurer une large majorité conservatrice. Pourtant ce concept nouveau d'incompatibilité « objective» ne fut approuvé par la Commission que majorité contre minorité. Malgré le danger de réifier les analogies, cet argument figura dès lors dans plusieurs documents épiscopaux, fut retenu au synode des évêques sur le mariage en 1980 et repris en 1981 par Jean-Paul II dans Familiaris Consortio. Encore une fois, soulignons combien il est inadéquat et périlleux de tirer de péricopes scripturaires isolées et peu claires des conclusions législatives de portée universelle et intemporelle. L'Église considère-t-elle encore valable l'obligation pour les femmes de se voiler la tête (Cor. 11, 2-16) ou d'être soumises à leur mari parce que le Christ est la tête de l'Église (Éph. 5, 22-24) ?

1 Il a été fait appel à cette occasion à l'exemple de la croix du Christ! Que je sache, Jésus n'a pas offert sa vie pour autoriser l'Église à crucifier en son nom!

Fidélité et miséricorde de Dieu

Le débat qui a pour objet la théologie du mariage et le statut des divorcés remariés est fondamental pour le christianisme parce qu'il renvoie au fondement même de l'Évangile: la Bonne Nouvelle de la fidélité et de la miséricorde inconditionnelles de Dieu. Il est peu discutable que la fidélité soit une caractéristique essentielle de l'amour chrétien et lui donne ses titres de noblesse. Le mariage chrétien est sacramentel parce qu'il est le reflet de la fidélité et de la miséricorde divines. Mais la comparaison s'arrête là où doit être reconnue une différence fondamentale. L'amour Divin est parfait et indestructible, l'amour humain connaît la faiblesse et l'échec . La fidélité de Dieu, ainsi que e montre la parabole du fils prodigue, est totale parce que Dieu est amour. Elle est Vie contre la Loi dont se réclame le fils aîné. Le père, lui, fait la fête pour accueillir le fils indigne, tout simplement dans la joie de le retrouver vivant et non en raison d'un repentir un peu trop teinté d'opportunisme. La fidélité de Dieu est exemplaire pour les uns et les autres, y compris pour ceux qui, après avoir mesuré la fragilité des fidélités humaines, osent dans la foi s'engager à une fidélité nouvelle.

Il me semble que cette phrase peut assez bien résumer la situation.

 

les sacrements ont été institués pour guérir et fortifier : Cardinal Martini

Le Cardinal Martini insiste sur le fait que les sacrements n’ont pas été institués pour exclure, mais pour « guérir » et « fortifier » ceux qui ont besoin de l’être.

Enfin, les sacrements sont pour moi, non pas des instruments de discipline, mais un appui à la guérison des hommes pris dans les faiblesses de la vie. Portons-nous les sacrements à ceux qui ont besoin d’une force nouvelle ? Je pense à tous les divorcés et aux familles recomposées. Ils ont besoins d’une protection spéciale. L’Église soutient l’indissolubilité du mariage. C’est une grâce lorsqu’un mariage et une famille y parviennent. (…) L’attention que nous porterons aux familles recomposées sera déterminante pour la proximité de l’Église avec la génération de leurs enfants. Une femme abandonnée par son mari trouve un nouveau compagnon qui s’occupe d’elle et de ses enfants. Ce second amour réussit. Si cette famille est discriminée, la mère et ses enfants s’éloigneront. Si ces parents se sentent extérieurs à l’Église, ne se sentent pas soutenus par elle, l’Église perdra les générations futures. (...) La demande d’accès des divorcés à la communion doit être prise en compte. Comment l’Église peut-elle venir en aide avec la force des sacrements à ceux qui vivent des situations familiales complexes ?

La demande d’accès des divorcés à la communion doit être prise en compte. Comment l’Église peut-elle venir en aide avec la force des sacrements à ceux qui vivent des situations familiales complexes ?

Un dernier point important, qui peut permettre à beaucoup de divorcés qui vivant une nouvelle union, de pouvoir profiter de l'aide des sacrements.

La conscience éclairée

Le concile Vatican II l'a affirmé avec force: « Au fond de sa conscience, l'homme découvre la présence d'une loi qu'il ne s'est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d'obéir. Cette voix, qui ne cesse de le presser d'aimer et d'accomplir le bien et d'éviter le mal, au moment opportun résonne dans l'intimité de son cœur: "Fais ceci, évite cela". Car c'est une loi inscrite par Dieu au cœur de l'homme; sa dignité est de lui obéir, et c'est elle qui le jugera. La conscience est le centre le plus secret de l'homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où Sa voix se fait entendre. » (Gaudium et Spes », n° 16)

 

Il n'est pas en son pouvoir (de l'Église) de se substituer dans la pratique à la décision ultime des consciences qui demeurent toujours l'instance suprême quand il s'agit d'engagement éthique" (Choix éthiques et Communion ecclésiale, déclaration de 1992)

 

Point de vue par Guy de Lachaux : TOI QUI VIS LE DIVORCE (revue Panorama)

... D'autres te diront: « Si, en conscience, tu penses que tu dois communier, tu peux le faire. » Ne te précipite pas trop vite et vois comment tu peux éclairer ta conscience ...

Alors, va voir un prêtre avec qui tu es en confiance, renseigne-toi sur ce qui peut éclairer ta conscience. Peut-être qu'alors tu pourras envisager de t'approcher de l'Eucharistie et de vivre la réconciliation. Mais une telle solution demande une grande faculté de discernement, et certains ne pourront pas, psychologiquement, accepter de passer outre la loi!

À quand le jour où il sera possible, après un temps de pénitence, d'être officiellement réintégré sacramentellement ?

Cardinal Martini

(…) Ni le clergé ni le droit canonique ne peuvent se substituer à l’intériorité de l’homme. Tous les règlements, les lois, les dogmes ne nous sont donnés que pour clarifier la voix intérieure et aider au discernement de l’Esprit.

 

L'Église d'aujourd'hui et les divorcés remariés  : André Naud (théologien, philosophe canadien)

On ne voit pas comment la pensée et la pratique actuelles pourraient être dites évangéliques et chrétiennes, puisqu'on n'y retrouve pas l'attention et la compassion qu'avait le Christ pour ceux qui vivent des situations humaines difficiles.
On ne comprend pas qu'on puisse imposer une vie de célibataire à des personnes, parfois très jeunes, qui ne sont pas faites pour cet état de vie et qui, très souvent, ne sont aucunement coupables de la situation dans laquelle elles se retrouvent après l'échec d'un premier mariage.

On proclame d'un côté la nécessité et l'importance pour la vie chrétienne de la fréquentation des sacrements et notamment de la Pénitence et de l'Eucharistie, alors qu'on en refuse l'accès à des croyants nombreux qui en auraient justement grand besoin.

La condition spirituelle dans laquelle on enferme les divorcés remariés est pour plusieurs la source de tourments et d'inquiétudes bien peu propices à une vie religieuse menée dans la joie et l'espérance.

Une première condition s'impose pour sortir de l'impasse. Elle consiste à consentir à voir l'enseignement de Jésus en regard de l'indissolubilité du mariage comme le rappel d'un important devoir moral et non pas comme s'il s'agissait d'une nouvelle formulation juridique, plus absolue, de la loi mosaïque. En un sens, ce virage est la requête la plus essentielle si l'on veut sortir du cul-de-sac actuel. On ne compte plus aujourd'hui les critiques de l'approche trop juridique du mariage caractéristique de la pensée qui s'est installée dans l'Église depuis quelques siècles.

Mrg Noyer Amiens

 « J’entends que l’obéissance au Père de Jésus est le contraire d’une soumission aveugle au droit canon.»

« Monsieur le curé, nous voudrions vous voir. Nous allons nous marier mais je suis divorcé... » On m’a dit récemment qu’un prêtre en entendant ces mots a refermé la porte du presbytère en disant: « Excusez-moi mais je ne peux rien pour vous! » Que voilà un fonctionnaire sérieux ! Est-ce cela l’obéissance? Beaucoup d’autres sans doute auraient fait entrer ce couple et l’auraient écouté. Certains, avec beaucoup de gentillesse, auraient fini par la même conclusion : je ne peux rien pour vous. D’autres auraient cherché à répondre au plus près à la demande de ces gens travaillés par le désir de situer leur amour et leur projet de vie sous le regard de leur Dieu ou du moins sous le regard de leur famille et de leurs amis chrétiens. Bien des pasteurs estimeront de leur devoir de regarder ces gens avec le regard du Christ. Ils n’imaginent pas que celui qui a conversé avec la Samaritaine refuse de porter attention à leur requête. Dans ce dialogue, le pasteur s’engage avec ses convictions, mais dans le souci d’accueillir la soif profonde de ses interlocuteurs. Il n’a pas de réponse toute faite. Avec plus ou moins d’audace, il va proposer le chemin qu’il pense le meilleur pour ce cas singulier qu’il a devant lui. Il pourra estimer que l’application pure et simple des règlements blessera l’attente maladroite qu’il trouve devant lui. Il sait qu’au-delà de Jérusalem et de Garizim, il y a un Dieu d’amour qu’on adore en esprit et en vérité. Personne ne peut refuser de franchir la ligne jaune quand c’est pour éviter d’écraser quelqu’un.

Cette transgression n’est pas désobéissance. Elle est responsabilité.

La situation ecclésiale qui se développe autour de « l’appel à la désobéissance » des prêtres autrichiens devient intenable. Cette provocation est bien risquée. Cherche-t- on une réaction intolérante capable d’engendrer des déchirures dramatiques dans nos Églises? L’inertie du Vatican, relayée par une hiérarchie apeurée, aura-t-elle, une fois de plus, raison d’un mouvement d’humeur de quelques-uns en le laissant pourrir sur place?

Un « appel à l’obéissance » aux audaces de l’évangile serait, à mon sens, mieux venu.

L'Église ne peut s'endormir dans ses certitudes et ses habitudes. Elle n’a pas le droit de sacraliser un moment de l’histoire pour refuser d’aimer le présent. Les prêtres n’ont pas le droit de faire taire les appels de leur âme de pasteur par une obéissance formelle à la loi. Les évêques ne peuvent justifier leur inertie par la peur d’une réaction de la Curie. Le Pape a suffisamment dit la grandeur du Concile pour que personne n’oublie ses responsabilités dans la mission du peuple de Dieu. Nous avons trop souffert d’une obéissance qui serait un simple renoncement à l’initiative et à l’invention. J’entends que l’obéissance au Père de Jésus est le contraire d’une soumission aveugle au droit canon.

J’aimerais entendre à tous les niveaux de l’Église le bruissement de l’Esprit Saint faisant toute chose nouvelle. J’aimerais qu’ordonner un prêtre ne soit pas le mettre aux ordres mais lui faire confiance. J’aimerais que confier un diocèse à un évêque soit lui demander son avis et ses propositions plutôt qu’exiger un serment de fidélité. J’aimerais pouvoir faire entendre jusqu’au sommet les cris de ce peuple qui vient chercher de l’eau fraîche et refuse l’eau stagnante des citernes vaticanes.

La Volonté du Père qui envoie son Fils et nous invite à l’aventure du Royaume n’est pas un règlement mais une création, un engendrement, un surgissement. Que Ta Volonté soit faite, disons-nous! mais ce n’est pas un abandon. En écho, nous entendons le Père nous redire qu’il n’a pas besoin d’esclaves soumis mais de fils libres à l’initiative de qui il confie la responsabilité de son projet d’amour.

Jacques Noyer, évêque émérite d’Amiens

Témoignage Chrétien n° 3505 du 6 septembre 2012

 

 

Synthèse du questionnaire préparatoire du synode par "Chrétiens divorcés Chemin d'espérance"

http://chretiensdivorces.org/blog/wp-content/uploads/2012/10/synthèse-synode.pdf